Lorsqu’un drame survient, l’attention médiatique se focalise presque systématiquement sur les auteurs des faits, au point de les transformer en « stars ». Documentaires, podcasts, séries : les criminels fascinent. Les victimes, elles, sont reléguées à l’arrière-plan, réduites à des chiffres ou à de simples silhouettes. Une invisibilisation qui interroge notre rapport à la mémoire, à la justice et à l’empathie.
À force de raconter les crimes, on en oublie ceux qui les ont subis. Les médias scrutent les délinquants, leurs visages, leurs mots, leurs parcours, tandis que les victimes s’effacent peu à peu du récit collectif. Pourtant, ce sont leurs histoires, leurs vies brisées, que nous devrions rappeler, nommer et honorer.
Pour les familles des victimes, cette focalisation médiatique sur les auteurs constitue une véritable double peine. Après le choc de la perte, de l’agression, elles doivent composer avec l’omniprésence de celui qui a détruit leur vie. Son nom est répété, son visage diffusé, son histoire décortiquée, parfois pendant des années. Pendant ce temps, la personne disparue est réduite à un rôle secondaire, comme si son existence s’arrêtait au moment du drame.
Lorsqu’une culture retient systématiquement le nom des criminels tout en reléguant celui des victimes à l’arrière-plan, la violence finit par se banaliser. À force d’être racontés sous l’angle de leurs auteurs, les crimes deviennent des récits presque abstraits, détachés de leurs conséquences humaines. Les victimes se transforment en statistiques, en silhouettes anonymes, ce qui atténue la gravité des actes commis et affaiblit l’empathie collective.
Oublier les victimes, c’est aussi minimiser ce qui leur a été fait. Quand leurs noms ne sont plus prononcés, quand leurs histoires ne sont plus racontées, la violence perd son visage humain. Elle devient un spectacle, un objet de consommation médiatique, plutôt qu’un acte qui devrait susciter indignation, mémoire et remise en question collective.
Comment ne pas pointer du doigt la responsabilité des médias dans ce déséquilibre ? En choisissant de consacrer l’essentiel de leur attention aux auteurs des faits, ils façonnent le récit collectif. Titres, unes et documentaires privilégient l’analyse du criminel, de son parcours et de ses motivations, reléguant les victimes à de simples mentions factuelles. Ce choix éditorial, loin d’être anodin, influence durablement la manière dont la société se souvient des drames.
Les médias ne se contentent pas de relater les faits : ils hiérarchisent, sélectionnent et mettent en scène l’information. En répétant le nom des criminels, en diffusant leur image, en multipliant les contenus qui leur sont consacrés, ils contribuent, parfois malgré eux, à une forme de glorification. Cette mécanique pose une question éthique essentielle : informer justifie-t-il de donner une telle visibilité à ceux qui ont commis l’irréparable ?
Redonner une place aux victimes n’est pas un détail éditorial, mais un choix de société. Nommer, raconter, se souvenir, c’est refuser que la violence devienne un simple spectacle et que ceux qui l’ont subie disparaissent une seconde fois. Les médias ont le pouvoir de façonner la mémoire collective ; à eux de décider s’ils veulent continuer à nourrir la fascination pour les auteurs ou contribuer à une mémoire plus juste, plus humaine.
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