Face à la montée en visibilité de la théorie du genre et au nombre croissant de jeunes qui ne se déclarent ni homme ni femme, le désarroi s’installe. Quand les catégories fondamentales semblent vaciller, une question demeure : si l’on n’est ni l’un ni l’autre, que sommes-nous alors ?
Se penser autre chose, ne relève-t-il pas d’une quête d’identité ? L’adolescence est, par nature, une période de doute, de construction, de remise en question de soi et du monde. On s’y cherche, on s’y teste. Hier, cela passait par des styles vestimentaires, des appartenances culturelles, des engagements politiques ou artistiques. Aujourd’hui, cela semble parfois passer par la remise en cause même des catégories de base de l’identité humaine.
Se déclarer « non-binaire », « fluide », « agenré » ou, dans une forme de radicalisation symbolique, se définir comme une « licorne » ou toute autre figure imaginaire peut alors apparaître moins comme une affirmation ontologique stable que comme une manière de dire un malaise, un refus des cadres existants, une volonté de ne pas être assigné. La question n’est peut-être pas tant celle du genre que celle du sens. Dans une société où les repères collectifs s’effritent (religion, traditions, modèles familiaux, récits communs) l’identité devient un projet individuel à construire seul, sans boussole partagée.
Dire « je ne suis ni homme ni femme », ce n’est pas seulement contester une binarité biologique, c’est parfois exprimer une difficulté plus profonde : celle d’habiter une identité stable dans un monde fluide, mouvant, incertain. Ce n’est pas forcément une révolution anthropologique consciente ; c’est parfois un symptôme générationnel, une tentative de réponse à une angoisse existentielle.
C’est pour cette raison que je m’inquiète de la facilité avec laquelle certains jeunes peuvent aujourd’hui se voir proposer des bloqueurs de puberté. Non par rejet de leur souffrance, mais précisément parce que je la prends au sérieux. L’adolescence est une traversée fragile, souvent chaotique, où les certitudes vacillent autant que les émotions débordent. Y répondre par une intervention médicale lourde me semble parfois relever de la précipitation plutôt que de la protection. Je crois davantage à la patience qu’à l’urgence d’autant plus que ces traitements peuvent être lourds de conséquences.
Avant de modifier un corps en devenir, ne faudrait-il pas d’abord prendre soin de l’esprit ? Beaucoup de ces jeunes expriment une détresse réelle qui mérite d’être entendue et soignée pour elle-même. Engager un adolescent dans une démarche aux conséquences potentiellement irréversibles sans avoir exploré toutes les dimensions psychologiques de sa souffrance pose question.
Peut-être faudrait-il, avant de remettre en question le travail de dame Nature, interroger ce que notre société fait à sa jeunesse. Car si tant de jeunes disent ne plus se reconnaître dans leur corps, leur sexe, c’est sans doute moins le signe d’une erreur biologique que d’un malaise plus profond. Un malaise nourri par la solitude, la pression sociale, l’angoisse de l’avenir et la perte de repères.
Le nombre de détransitions semble augmenter et, avec lui, des situations parfois profondément douloureuses. Pour certaines personnes, le retour en arrière est partiel, complexe, et laisse des traces physiques et psychologiques durables ; pour d’autres, la souffrance peut aller jusqu’au suicide.
Accompagner les jeunes ne consiste pas à leur promettre une transformation immédiate. C’est leur offrir un cadre solide, du temps, de l’écoute et un soutien attentif, afin qu’ils puissent se construire progressivement, en conscience, dans un monde qui leur permette d’exister sans se renier.
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