Si je me permets d’aborder le sujet, c’est que j’ai moi-même été intermittente du spectacle pendant vingt ans pour la télévision. Ce statut n’existe qu’en France et en Belgique et constitue une chance inestimable ce que beaucoup semblent avoir oublié à force de polémiques et de raccourcis. Je ne prétends pas que tout soit formidable, loin de là. D’ailleurs, avant toute critique, il me semble essentiel de défendre mes anciens collègues, tant les idées reçues négatives circulent à leur sujet.
La plus répandue, les intermittents seraient des fainéants. A cela je réponds que rien n’est plus faux. La plupart des intermittents travaillent dur. Ils ne comptent ni leurs heures ni leur énergie, souvent au détriment de leur vie personnelle. Les journées s’étirent, les nuits se raccourcissent, les week-ends disparaissent. Et lorsque la fatigue se fait sentir, on vous rappelle que vous avez « la chance de vivre de votre passion », sous-entendu : il faudrait accepter sans broncher toutes les conditions qui vont avec. Un chantage affectif permanent.
Dans l’univers de la télévision, tout est pensé pour que l’on reste : bars installés sur les lieux de travail, restauration à toute heure, rythme décalé. On finit par vivre en vase clos, dans une sorte de monde parallèle, presque hors sol. Un microcosme qui peut sembler privilégié, mais qui vous coupe peu à peu des réalités extérieures. On entretient l’idée que c’est un paradis. Et cela fonctionne particulièrement sur les plus jeunes, prêts à tout accepter pour « en être ».
Ce système use. Il use physiquement, moralement. Et la règle est simple : tant que vous tenez, tout va bien. Si vous osez protester, si vous ralentissez, si vous montrez un signe de faiblesse, vous devenez remplaçable. Le siège est éjectable. On vous rappelle régulièrement que des milliers d’autres attendent leur tour.
La reconnaissance, elle, est rare. Quand vous faites un bon travail, c’est considéré comme normal. En revanche, au moindre faux pas, la sanction est immédiate. Pas de droit à l’erreur. Pas de seconde chance.
Autre aspect souvent questionné : pourquoi ne pas embaucher en CDI ?
La réponse est plus simple qu’on ne le pense : dans la plupart des cas, c’est structurellement impossible. Les émissions, les tournages, les spectacles ont une durée de production limitée. Un programme se prépare, se fabrique, se diffuse…puis s’arrête. Il n’y a pas, entre deux projets, suffisamment de travail pour occuper une équipe à l’année. Le CDI supposerait une continuité d’activité qui n’existe tout simplement pas dans ces métiers. À cela s’ajoute la réalité des rythmes de travail. Les journées sont souvent à rallonge, les périodes de production extrêmement intenses. Même avec cinq semaines de congés, aucun être humain ne pourrait tenir ce rythme sur douze mois consécutifs. Le système des contrats courts correspond aussi à cette intensité : il concentre le travail sur des périodes précises, suivies de temps de récupération. Ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité.
Je serais plus nuancée concernant la précarité. Si elle est bien réelle pour certains, c’est loin d’être le cas pour tous. À mes yeux, il existe deux grandes catégories. D’un côté, les intermittents du spectacle vivant. De l’autre, ceux qui travaillent majoritairement dans le cinéma et l’audiovisuel. Les premiers sont, pour beaucoup, de véritables précaires. Les périodes d’inactivité sont longues, les contrats fragmentés, et certaines pratiques restent difficilement acceptables : des heures de répétition parfois non rémunérées, une instabilité chronique, des revenus modestes malgré un investissement total. Là, la précarité n’est pas un discours : c’est un quotidien.
Les seconds, en revanche, évoluent dans un tout autre environnement économique. Dans l’audiovisuel et certaines productions cinématographiques, les rémunérations peuvent atteindre des niveaux très élevés. Une grande partie d’entre eux bénéficie de salaires confortables, même très confortables.
Et c’est là que le débat devient plus délicat. J’ai vu des professionnels très bien rémunérés dénoncer le système, se plaindre, tout en maintenant un train de vie élevé. Nombreux sont ceux qui vivent au-dessus de leurs moyens, comme si les périodes creuses ne devaient jamais arriver. Peu anticipent, peu épargnent, alors même que l’irrégularité des revenus est au cœur du métier. Ils veulent le beurre et l’argent du beurre…les salaires élevés et les indemnités. Ils estiment qu’ils n’ont pas à mettre de l’argent de côté mais que les aides doivent tomber pendant les périodes chômées.
Ce contraste nourrit chez moi une incompréhension profonde. Ils appartiennent aux 1 % des Français les plus aisés et continuent pourtant à se poser en victimes du système, quelque chose ne tient plus. Comment dénoncer une prétendue précarité quand on bénéficie de revenus que la grande majorité des Français n’atteindra jamais ? Cette dissonance affaiblit le débat et brouille la réalité de ceux qui, eux, vivent une véritable insécurité économique.
Quant au fameux coût de l’intermittence, il s’élève à plus d’un milliard d’euros chaque année, selon des documents parlementaires et des rapports économiques. Avant de critiquer ce chiffre, il convient de rappeler qu’un intermittent verse en moyenne deux fois plus à l’assurance chômage qu’un salarié classique. Pour autant, un milliard pour environ 120 000 intermittents reste une somme très élevée. Comme je l’évoquais plus haut, certains des intermittents les mieux rémunérés continuent à bénéficier d’aides régulières, un privilège qui ne correspond pas à l’idée de protection sociale pour les plus fragiles. Pour tenter de réguler ce « problème », un système de carences a été mis en place, mais il ne règle pas toutes les inégalités. Les plus riches, refusent cette réforme et refusent la solidarité qui consiste à financer les plus pauvres. Comment oser réclamer des aides lorsque l’on gagne plus de 50 000€ par an ?
Je ne veux pas renvoyer dos à dos les différentes catégories d’intermittents : je constate simplement des faits, et ce constat révèle une injustice. Bien sûr, les intermittents méritent leur salaire pour le travail qu’ils accomplissent. Mais de là à réclamer des aides lorsqu’on gagne déjà une petite fortune… il y a un décalage difficile à accepter. Il ne faut jamais oublier que bénéficier de ce statut est une chance exceptionnelle, quasiment unique en Europe. Le préserver est essentiel, mais en profiter en est une autre.
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